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Une composante qui influe sur l’humeur des usagers

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Une composante qui influe sur l’humeur des usagers

Chromo-architecte Dplg et fondatrice de l’agence Architecture-Couleur, Marie-Pierre Servanties’est spécialisée dans l’emploi de la couleur, aussi bien pour l’architecture, la coloration intérieure, que pour l’urbanisme ou le paysagisme.

Les Cahiers techniques du bâtiment : Quel constat faites-vous sur la prise en compte des couleurs en architecture aujourd’hui ?

Marie-Pierre Servantie : Au xxe siècle, l’architecture a largement ignoré la couleur. Il y a bien eu des architectes qui l’ont utilisée dans leurs constructions, comme Le ­Corbusier en 1925-1926 sur les façades de la cité ­Fruges à Pessac ou sur l’Unité d’habitation à ­Marseille. Ou encore, comme Fernand Léger qui défendait l’architecture colorée dans les années 30. Mais ces tentatives sont restées marginales puisque la même époque a assisté à l’avènement du béton, du verre et du métal. Dans les années 70, la couleur est devenue l’apanage du logement social, donc synonyme de culture populaire. Pour s’en démarquer, les promoteurs ont imposé des tons pierre et prôné le blanc cassé afin d’être certains de vendre leurs biens. À cette période, la couleur inquiétait les architectes qui craignaient de ne pas faire sérieux, de se tromper et d’engager ensuite un surcoût. Cette tendance s’est renforcée ensuite avec l’architecture contemporaine symbolisée par des matériaux réfléchissants, tels que l’acier, ou l’aluminium. Elle a généré un urbanisme achromatique (entre gris et noir) dont le quartier de La Défense est l’un des témoignages les plus marquants. Dix ans plus tard, les matériaux dits naturels se sont imposés : c’est l’avènement des gris béton brut, des gris acier galvanisé, du verre, de l’aluminium naturel, des terres cuites et du bois. Le xxe siècle, avec sa dominante de gris-blanc-beige, n’a pas su adopter la poly­chromie, donc l’usage de la couleur m’apparaît aujourd’hui comme un besoin vital.

CTB : En quoi la couleur est-elle aujourd’hui un besoin vital ?

M-P. S. : La couleur participe à l’essence même de l’architecture. Selon le choix des matériaux, elle va induire les vibrations nécessaires pour enrichir l’environnement. Tout comme la forme d’un bâtiment, la couleur influe sur l’humeur des usagers et donc sur leur état. La couleur est omniprésente, elle investit la moindre particule de matériaux et de matière. En architecture, elle renforce et rend lisible le parti architectural. Elle est utilisée pour affirmer ou adoucir la découpe d’une construction. Elle allège ou assoit, elle casse des panneaux muraux, brise l’uniformité et joue entre les différents éléments de la façade : dimension, volume, structure, percements, modénature, texture. Elle possède des caractéristiques spatiales. Les tons clairs avancent, les tons foncés ­donnent de la profondeur. La couleur agit par illusion d’optique pour agrandir ou rétrécir un volume, étirer une perspective, délimiter un espace ou accentuer un rythme.

CTB : Comment prendre en compte les couleurs en architecture ?

M-P. S. : Le meilleur moyen consiste à prendre en compte ce que j’appelle « le triplet de la vision environnementale », soit trois éléments indissociables dans le processus ­d’interprétation des couleurs : la lumière, l’environnement et la perception. Tout d’abord, la nature ondulatoire de la lumière, en tant que longueur d’onde plus ou moins longue, donne des ambiances allant du bleu au rouge et provoque des effets perceptifs différents. De même, l’environnement construit ou naturel est un support de couleur, qu’il s’agisse des végétaux, de l’eau, de la terre, du ciel, de la ville, etc. Enfin, la perception des couleurs joue aussi un rôle important. La couleur crée le conditionnement psychologique et influe sur le comportement humain. Dans certains quartiers, la non-expression chromatique engendre monotonie et ennui, voire déshumanisation. A contrario, une surstimulation provoquera une pollution visuelle plus ou moins supportable. La conception d’un projet par la couleur répond à deux objectifs : instituer un ordre et des tons bien équilibrés et apporter une stimulation efficace, porteuse de satisfactions visuelles.

CTB : Le risque de commettre une erreur avec les couleurs persiste. Comment déterminer un ensemble harmonieux ?

M-P. S. : S’il est facile d’harmoniser deux couleurs, il est effectivement beaucoup plus complexe d’en harmoniser cinq ou dix. Selon moi, une démarche scientifique rigoureuse permet d’écarter les risques de disharmonie, voire de cacophonie. Il s’agit dans un premier temps de relever les couleurs présentes pour ensuite les analyser et les classer. Le relevé s’établit dans un esprit de synthèse et prend en compte la distance et l’orientation afin d’éviter contre-jour et lumière zénithale. L’idéal est la lumière froide du matin avec un ciel légèrement nuageux, donc neutre.

Il s’agit de mettre en évidence les caractéristiques ­régionales, les couleurs des morphologies du terrain, celle des masses construites qui sont souvent liées à la géologie du site, pour en déduire l’ambiance lumino-­chromatique en fonction de leur tonalité, de leur clarté et de leur saturation. La tonalité ou la teinte consiste à distinguer un rouge d’un bleu ou d’un jaune. Le niveau de clarté varie entre clair et sombre. C’est le facteur ­dominant de la perception humaine, elle ­permet la lecture logique des contrastes entre ombre et lumière. Enfin, la saturation ­exprime le degré de vivacité d’une couleur. Elle peut être vive ou terne et dessaturée par ajout de blanc ou de gris. Le monde des couleurs obtenu par les combinaisons de ces trois facteurs constitue un système colorimétrique pour élaborer des combinaisons harmonieuses, voire même des progressions logiques.

CTB : Comment utiliser ensuite ce nuancier de couleur d’un site ?

M-P. S. : Une fois que l’ambiance lumino-chromatique du lieu a été relevée, le spécialiste de la couleur a le choix entre quatre attitudes : adopter une posture de mimétisme et fondre littéralement son projet dans le décor existant à la manière d’un caméléon. Il utilise alors les mêmes teintes : cela aura pour effet de faire disparaître le bâtiment dans son environnement. Il peut aussi choisir de l’intégrer dans le site en utilisant des couleurs qui vont compléter la gamme de teinte déjà présente, ou au contraire de jouer sur les contrastes pour mettre en ­valeur les ensembles. Enfin, en jouant sur les valeurs de gris, il opte pour la neutralité et décide de « calmer » les spectateurs. Cette approche rationnelle facilite le choix des couleurs en fonction des résultats escomptés.

CTB : Pourquoi et comment prendre en compte les couleurs régionales ?

M-P. S. : Les couleurs régionales représentent un atout commercial, touristique et économique indéniable. Aussi appelées couleurs mémoire, elles s’imposent dans le décor comme des données chromatiques fiables, et servent avant tout, dans un environnement construit, pour la réhabilitation ou pour la construction. Pour s’assurer de leur respect par les architectes, comme par les maîtres d’œuvre, certaines villes se sont dotées d’une charte couleur, soit un véritable nuancier adapté au site. Pour être efficace, il présente une gamme de couleurs réduites mais suffisantes, permutables entre elles pour laisser libre cours à une certaine diversité dans le traitement des surfaces et à une liberté d’expression pour les professionnels.

CTB : Et à l’intérieur des bâtiments ?

M-P. S. : À l’intérieur, c’est l’ambiance ­globale qui compte. Il s’agit d’adapter le lieu et l’ambiance chromatique aux activités qui s’y ­déroulent, ce qui implique la prise en compte de facteurs d’ordres technique, ­sociologique, ergonomique, mais aussi ­psychologique et sociologique.

La couleur joue sur le confort visuel et peut être déterminante dans un établissement hospitalier, par exemple. Elle joue alors un rôle prépondérant sur l’ambiance et le conditionnement psychologique des ­patients, mais aussi sur celui des praticiens et des visiteurs.

Elle humanise l’univers hospitalier et constitue une alliée dans la lutte contre la maladie. Dans d’autres lieux, elle anime le mobilier, met l’accent sur des objets ou des luminaires et sert ainsi de point de repère, par la ­création d’ambiances. En mettant une touche d’inattendu, elle émeut, éveille, surprend et donc rassure et met en confiance, avec pour objectif final de donner aux visiteurs/spectateurs une bonne impression du lieu.

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