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RESTAURATION Reprise d’un péristyle parisien du XVIIIe siècle

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RESTAURATION Reprise d’un péristyle parisien du XVIIIe siècle

Après réparation des colonnes, de la toiture et la reprise des sculptures, les travaux du péristyle de l’hôtel de la Marine se sont achevés. Les armatures en fer d’une structure consolidée par des broches en fibres de carbone ont pu bénéficier in situ d’un nouveau procédé de passivation.

Construit entre 1757 et 1774 par l’architecte ­Jacques-Ange Gabriel, l’hôtel de la Marine, au nord-est de la place de la Concorde, était victime de l’environnement urbain. Ses façades, en particulier son péristyle, ont souffert de la pollution qui a provoqué l’encrassement des pierres et des sculptures. Au vieillissement normal d’un édifice de plus de deux siècles, se sont ajoutés les affaissements dus aux travaux du métro en 1900 et les stigmates des dommages subis par l’édifice lors des combats de la Libération de Paris. ­Nécessaires depuis environ 30 ans, les travaux ont finalement débuté en septembre 2006, grâce à un ­mécénat de compétence du groupe ­Bouygues.

Initialement conçu pour être le garde-meuble de la Couronne, ce bâtiment abrite aujourd’hui le bureau de l’amiral, chef d’état-major de la Marine. Le chantier, dont le coût global atteindra 6,2 Me, s’est déroulé en plusieurs phases, dont la restauration du péristyle qui vient de s’achever. Celle du salon des amiraux sera terminée en avril 2008, ­tandis que le salon d’honneur, la ­galerie dorée et la petite galerie seront livrés entre mai et décembre 2008.

Les opérations sur le péristyle ont consisté à stabiliser l’ensemble des colonnes, leur chapiteau et les éléments qu’elles supportent, à l’aide d’opérations de ragréage et de réincrustation de pierres de même tenue. Les tambours des colonnes montraient des réparations qui constellaient chaque fût de tâches sombres. Les ­travaux de stabilisation ont commencé par le déjointement des tambours et l’enlèvement des ­ragréages en ciment. Les tambours à remplacer ont ensuite été sciés puis déposés, en travaillant une colonne sur deux pour ne pas fragiliser l’édifice. Des pierres de Trossy neuves épannelées sur un lit de mortier ont ensuite été façonnées puis reposées avant que les tailleurs de pierre ne procèdent à la taille des cannelures en suivant le calepinage très précis. Les opérations se sont achevées par les petits raccords au mortier et le nettoyage des chapiteaux ­corinthiens par micro-abrasion.

Des infiltrations d’eaux de pluies dans l’armature

La colonnade réunit par un péristyle deux avant-corps surmontés de tympans sculptés par Guillaume ii Coustou. Un appareillage de pierre chaîné par une armature métallique constitue la structure interne de l’édifice. Initialement protégée par la couverture du péristyle, cette armature métallique s’est oxydée du fait des infiltrations d’eaux de pluies, ce qui a ­provoqué l’éclatement des pierres. Afin de recréer l’étanchéité générale de l’ensemble, la couverture en ­ardoise a été restituée.

Parallèlement, il était nécessaire de passiver les fers afin de stopper leur corrosion. Si la réparation et la restauration à l’identique de la toiture en ardoise ne posaient pas de problème majeur, arrêter le processus de corrosion était autrement plus complexe. Ces travaux ont été réalisés par la société Tollis qui a mis au point un procédé innovant de passivation. « À l’époque, le fer était plus abondant et moins cher, il constituait donc un élément de renfort structurel majeur », indique Luc Pelletier, gérant de Tollis. Le repérage de l’armature métallique a permis de cartographier précisément l’ensemble des éléments en fer : les tirants qui reprennent au centre le poids propre de chaque pierre et les traverses qui relient ensuite ces deux barres entre elles.

Du silicate d’éthyle pour passiver les fers

Le dispositif est complété par des crochets métalliques qui suspendent les pierres inférieures aux lisses supérieures.

Du fait de leur pH trop élevé (11), les produits de passivation du béton ne pouvaient pas être utilisés ici. À la recherche d’une solution permettant de passiver les fers et garantissant l’innocuité pour la pierre, la société a découvert de nouvelles propriétés au silicate d’éthyle. Habituellement utilisée pour consolider les pierres par recréation du réseau cristallin, la solution développe des vertus passivantes lorsque sa ­vitesse de réticulation est ralentie. « Il était toutefois nécessaire de trouver un milieu suffisamment perméable autour du fer pour permettre la bonne diffusion du produit », souligne Luc Pelletier. Les études préalables ont mis en évidence une gangue qui ­entoure les fers, constituée par un mortier à base de chaux, dont la porosité est plus importante que celle de la pierre. Cette gangue constituait le biotope le plus approprié pour ­permettre la diffusion du produit autour du fer. Le procédé a été validé par le Laboratoire de recherche des monuments historiques de Champs-sur-Marne. Des tests de contrôle de la diffusion du liquide ont été réalisés à l’aide de phénolphtaléine, un réactif du silicate d’éthyle.

Suivant les résultats de ces tests, les percements ont été pratiqués tous les 15 cm autorisant ainsi le passage de canules qui venaient injecter le silicate d’éthyle aux endroits adéquats.

En moyenne entre 80 et 100 l de silicate d’éthyle ont été ­nécessaires pour chaque caisson, des quantités variables en fonction de l’état des pierres. L’ensemble de la structure a ensuite été consolidé à l’aide de broches en fibre de carbone. Par mesure de sécurité et afin d’éviter toute chute de pierre, le percement s’effectue depuis l’extrados ­jusqu’à environ 1 cm de la sous-face. Partant du principe que l’épaisseur des pierres utilisée est comprise entre 20 et 25 cm, les artisans se repèrent par rapport au plan de cerclage et au spectre du joint. Au total, 1 100 brochages ont été pratiqués.

Ragréage et sculpture des caissons du péristyle

Aboutissement de la sculpture en façade à la française, les ­décors sculptés du péristyle et des profils sont particulièrement soignés : moulurations de ­l’encadrement des fenêtres, drapés de pierre des consoles d’appui, bandeaux de feuillages, pilastres entre les croisées, cannelures des colonnes et chapiteaux ­corinthiens finement ouvragés. Le plafond de la loggia présente des caissons sculptés où figurent les symboles des arts : architecture, musique, industrie, etc.

Fortement dégradées, modénatures et sculptures ont également été restaurées. Etienne Poncelet, (architecte en chef des Monuments historiques en charge de la place et de ses édifices) a opté pour une restauration discrète et a décidé des opérations à effectuer en fonction des dommages. Les caissons les moins abîmés sont ainsi traités en ragréage, tout comme les chapiteaux. Les artisans utilisent alors un mortier à base de chaux, de ­poudre de pierre et d’eau chargée avec de la colle acrylique pour ­davantage de dureté. Le modelage s’effectue par étapes, afin de redonner peu à peu du volume aux motifs. Disponible dans des granulométries différentes, le mortier est adapté aux diverses opérations. Les grains les plus épais sont utilisés pour remodeler des formes importantes, tandis que les grains fins servent aux détails et aux finitions.

Dans les parties les plus abîmées, la pierre est remplacée en ­respectant l’appareillage ­initial par une pierre de Saint-Leu ­neuve, qui est ensuite sculptée dans le respect de l’original. Conformément aux exigences de l’architecte, un seul sculpteur a réalisé l’ensemble des travaux sur les onze caissons, afin de laisser une seule et unique « griffe » sur l’ensemble. « Situés à environ 15 m de hauteur, les caissons sont pensés pour être vus aussi bien depuis les balcons, que depuis les fenêtres ou du sol, avec un léger angle d’inclinaison », explique Jean Garleita, sculpteur. Lors de la sculpture des nouveaux éléments, il tient donc compte de ces contraintes visuelles, afin de rendre l’ensemble parfaitement visible, quel que soit l’angle de vue. « La première chose est de recréer les « noirs », c’est-à-dire les ombres qui vont faire ressortir les volumes. Leur emplacement dépend de la lumière. Ici, les motifs sont à la fois classiques et rigoureux, tout en restant très libres et enlevés », ­remarque le professionnel. Après avoir ­retrouvé la composition globale de chaque caisson, le sculpteur met en place les volumes pour ensuite « donner vie » aux feuilles d’oliviers, grappes de raisins et autres détails. Une fois sculptée, la pierre est lavée, ce qui fait ressortir sa couleur et son grain. Puis, elle est passée sous un enduit à base de chaux et de pigment qui, en atténuant la différence de couleur entre pierre neuve et celle d’origine, rend la restauration imperceptible. ­Particulièrement endommagé, le caisson central a fait l’objet d’un estampage avant sa restauration, afin de conserver une ­trace du caisson en l’état. Le positif (moulage en volume et non plus en creux) a ainsi permis au sculpteur de proposer à l’architecte des Monuments historiques une création en plastiline du décor, pour validation. En emportant des pièces d’enduit, l’estampage a mis en évidence les vestiges de monogramme de Louis (« L » entrelacés). Bûchés à la Révolution, ils ont été remplacés par des niveaux, symboles de l’égalité. Outre l’aspect pratique de l’estampage, le moule est devenu ici un objet archéologique, témoignage d’un moment-clé de l’Histoire de France.

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