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RÉHABILITATION Remise en état à l’identique pour la villa Cavrois

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RÉHABILITATION Remise en état à l’identique pour la villa Cavrois

9 & 10. Les couvertines des acrotères en pierre de Lunel délimitent les terrasses non accessibles décorées d’un quadrillage de gravier bicolores.

Après des années d’abandon, ce chef-d’œuvre de l’Art nouveau ressuscite au prix d’une réfection des bétons et des étanchéités, d’une production spécifique de ses briquettes de parement et d’une reprise complète de toutes les huisseries acier.

Construite en 1932, à Croix, aux environs de Lille, la villa Cavrois est l’une des œuvres majeures de l’architecte Robert Mallet-Stevens. Les travaux vont permettre la restauration du clos et du couvert, la restitution des espaces d’origine, et la mise en valeur de cette architecture d’une modernité radicale par rapport aux standards de l’époque. « La difficulté de ce chantier, confie Francis de Bazelaire, architecte pour l’agence Michel Goutal, est de restaurer de manière artisanale un bâtiment conçu avec des matériaux issus de l’industrie. » Depuis 1990, la villa est classée Monument historique et des réparations importantes sont entreprises pour la sauvegarder. Ces réparations concernent les dégradations dues au temps et au vandalisme, ainsi que la ­reprise d’une partie des ouvrages en béton armé. Par ailleurs, les volumes vont être rétablis selon le projet d’origine, conçu pour la famille Cavrois, et les modifications ultérieures à la construction démolies.

Dès la conception de l’édifice, Robert Mallet-Stevens avait opté pour une architecture expérimentale, avec une ossature en béton armé abritant de grands volumes. L’ensemble de la villa est recouvert de briques jaunes de parement. Le bâtiment s’étire en longueur d’est en ouest, avec des pièces d’agrément orientées vers le sud et donnant sur le jardin et sur la piscine. Au premier étage, les chambres sont bordées de vastes terrasses, dont certaines sont en porte-à-faux.

À l’origine, des calculs d’armatures mal maîtrisés

La villa mesure 60 m de ­longueur d’est en ouest, mais ne comprend ni joint de rupture, ni joint de dilatation. À l’époque de la construction, le béton armé était encore mal maîtrisé, et utilisé avec parcimonie (poteaux, acrotères ou dalles de terrasses, par exemple). Les murs porteurs sont constitués de briques ordinaires et renforcés ponctuellement de poteaux en béton armé. Ainsi, lors de leur remise en état, les murs ont révélé des poteaux portant directement des dalles, sans poutre intermédiaire, ou des poutres armées portées par des murs maçonnés en briques pleines. Par ailleurs, certains calculs d’armatures ont été mal maîtrisés par les concepteurs, surtout pour les terrasses en porte-à-faux. Autre problème, l’absence de joint de dilatation au niveau des acrotères en béton bordant certaines terrasses.

Des joints de dilatation en peigne

Pour effectuer les travaux, un échafaudage en parapluie a été installé au-dessus du bâtiment, sans ancrage dans les façades. La résistance au vent est assurée par des tôles posées sur l’échafaudage. Cette disposition permet de protéger la villa des intempéries pendant la réfection des terrasses et des murs extérieurs.

Les travaux ont débuté par la démolition des parties abîmées, ainsi que des ouvrages réalisés depuis les années 1950. Les ouvrages qui ont le plus souffert des intempéries sont les dalles de terrasse et de balcon, certains poteaux et poutres mal protégés, ainsi que les murets d’acrotères. Les plus gros désordres (cisaillements horizontaux), dus à des chocs thermiques, se sont produits à la jonction entre les ­dalles et les acrotères de terrasses. La difficulté principale était de démolir le béton sans ébranler la bâtisse, et en gardant si possible les fers en attente. Dans certaines parties (par exemple, le balcon du premier étage à l’est), le béton a été pulvérisé par hydrodémolition au jet d’eau, pour le désagréger sans abîmer les armatures. Les aciers conservés ont ensuite été sablés et passivés, avant leur enrobage dans un ragréage du béton.

Au troisième étage, le mirador circulaire est reconstitué, grâce à un « coffrage courbe fait sur mesure », précise Gilles Fournier, conducteur de travaux pour ­Rabot Dutilleul. Un certain nombre d’ouvrages, comme la pergola sur la terrasse du deuxième étage, ont été totalement repris. Les murets d’acrotères ont été épaissis de 4,5 cm, passant de 6 cm à la construction à 10,5 cm. Par ailleurs, des joints de dilatation ont été intégrés à la construction, tous les 6 m. Ces joints sont masqués, dans le ­parement extérieur, par un dessin en forme de peigne qui suit la forme de l’appareillage des briques.

Retrouver les coloris des briques d’origine

Les joints horizontaux noirs sont en mortier-ciment, ou en mastic élastomère noir pour absorber la dilatation. Ils sont en retrait et épais de 2 cm : une peinture acrylique noire les souligne. Les joints verticaux sont en mortier-colle jaune ou en mastic ­souple. Ce sont des joints minces (0,5 cm) affleurant les briques. Pour ne pas modifier la structure du bâtiment, aucun joint de dilatation n’est rajouté dans l’ossature de la villa. L’isolation thermique n’a été que légèrement améliorée, pour limiter les variations dimensionnelles. La mousse de béton (ciment alvéolé) – qui isolait tant bien que mal les terrasses depuis leur origine – a été décapée. Après ragréage par un mortier auto­nivelant, elles ont reçu isolation en verre cellulaire Foamglass. Cette isolation crée une forme de pente haute de 4 à 8 cm, recouverte de trois couches d’étanchéité bitumineuse. Sur les terrasses accessibles, un carrelage jaune identique à celui d’origine est ensuite posé. Les seuils des portes restent inchangés.

En façade, des infiltrations d’eau avaient désolidarisé les parements en briquettes, provoquant « des dégradations de natures différentes, selon les orientations », décrit Jacques Philippon, conservateur régional des Monuments historiques. En façade nord, le parement de briquettes est recollé grâce à des forages dans les joints jusqu’à maçonnerie. Dans ces forages, des goujons en inox sont glissés, puis scellés à la résine. Ils sont espacés de 45 cm horizontalement environ (un goujon toutes les deux briques), et sont répartis verticalement tous les six lits de briques.

Sur les façades au vent exposées aux pluies battantes et au ruissellement, des salissures se sont accumulées. Pour retrouver la couleur d’origine, les briques ont été nettoyées en place. ­Cependant, les salissures ne peuvent être ôtées sans abîmer la peau de la brique, et le nettoyage comprend plusieurs phases : d’abord un sablage léger, puis une pulvérisation au silicate d’éthyle. Ce produit crée un film de ­silice amorphe qui engendre une barrière légèrement hydrofuge et consolide les grains de la brique entre eux.

En façade sud, des pans entiers de briquettes ont été remplacés par de nouvelles briques fabriquées sur mesure. Vus de loin, les parements semblent réguliers, mais ils sont composés de différentes nuances de couleur. Pour retrouver les teintes, une analyse colorimétrique des anciennes briques a été menée.

Réfection complexe des huisseries en profilés acier

De plus, une analyse spectro­chimique a permis de déterminer leur porosité, leur capillarité et leur densité. Ces recherches ont permis de choisir le mélange de trois argiles différentes qui composent les briquettes, de manière à obtenir un vieillissement semblable pour les nouvelles et pour les anciennes. Ce sont 26 moules et filières différents qui ont été créés pour les briques ordinaires et les pièces spéciales (ex. gargouilles). Les briquettes sont cuites à 1 140 °C, dans un four électrique qui permet de bien maîtriser la température : une différence de 3 °C change la nuance de la teinte. « Les argiles sont même sensibles à la pression atmosphérique », précise Jean-Luc Delcourt, directeur de la Srmh (1).

La villa est éclairée par différents types d’ouvertures : grandes baies vitrées, horizontales ou verticales, fenêtres à guillotine, vitrages qui descendent dans l’allège comme une vitre de voiture, et même fenêtres cintrées, dans le fumoir et le mirador. Ces huisseries sont composées de profilés en acier du commerce, assemblés par vis à têtes fraisées. Leur restauration impose le démontage et l’analyse de l’état et la nature des aciers utilisés. Une analyse métallographique révèle une composition proche à 90 % des aciers modernes, ce qui permet les soudures pour les réparations.

Les parties métalliques conservées sont traitées par grenaillage, galvanisation, et peinture ­polyuréthanne satinée noire. Les pièces trop rouillées sont remplacées ou raboutées : les parties abîmées sont coupées et des tôles soudées pour les changer. Cependant, 80 % des baies ont gardé leur métal d’origine. Les appuis de fenêtres sont en simple pierre de Lunel, mais, lors de la rénovation, une bavette en plomb est rajoutée entre la fenêtre et son appui. Divers mécanismes sont associés aux fenêtres, pour commander les châssis à guillotine ou pour projeter vers l’extérieur les rails des volets roulants en bois, à l’italienne. Ces mécanismes sont composés de pièces usinées avec précision : contrepoids, engrenages, pignons, leviers de crabotage, chaînes de vélo… Ces pièces, abritées dans un poteau jouxtant la menuiserie, ont bien résisté au temps.

Les vitrages, composés d’un seul verre de 7 mm à l’origine, sont remplacés par un verre trempé de 8 mm qui résiste mieux aux mouvements secs des fenêtres à guillotine, mais sans double vitrage.

Au-dessus du portique de l’entrée, une coupole est constituée de pavés de verre cylindriques : pour changer les 70 pavés cassés, l’un d’eux a été modélisé et scanné en 3D pour fabriquer un moule et les recréer à l’identique.

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