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LOGEMENT Salvatierra : une tentative de construction passive

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LOGEMENT Salvatierra : une tentative de construction passive

La façade sud de l’immeuble Salvatierra est en bauge, un mélange de terre, de paille et de ciment.

© (Doc. DR.)

Seul chantier français de logements conçu selon les exigences de construction passive du programme européen Cépheus, cette réalisation est exemplaire à plus d’un titre. Bien que peu consommatrice en chauffage, elle montre l’incapacité de ses intervenants à se mobiliser pour parfaire études et mise en œuvre, seuls garants d’une construction réellement passive.

1 ProgrammeChoix techniques intéressants pour un projet ambitieux

Sur les hauteurs de Rennes, dans le quartier de Beauregard, Salvatierra est le premier immeuble en France conçu avec l’ambition d’atteindre les critères passifs. Un bâtiment construit par la Coop de Construction « dans un contexte exceptionnel », avec une dimension « presque militante » des partenaires. Selon son architecte Jean-Yves Barrier : « Il s’agissait de prouver qu’il est possible de construire autrement avec des matériaux plus sains, d’améliorer notre bien-être tout en économisant les ressources ». Au programme : matériaux naturels et si possible locaux (terre, bois, chanvre), peintures NF Environnement, protection contre les champs électromagnétiques…

Ces contraintes s’ajoutent aux exigences thermiques très strictes du programme européen de construction passive Cepheus auquel, seul représentant français - aux côtés de l’Allemagne, de l’Autriche, de la Suède et de la Suisse, plus rodés dans ce domaine -, le projet participe.

De 1997 à 2001, 221 logements seront construits pour démontrer la faisabilité technique à un coût abordable de bâtiments ne dépassant pas 15 kWh/m2.an en énergie primaire pour le chauffage et 42 kWh/m2.an pour l’ensemble chauffage, eau chaude sanitaire et appareils électroménagers.

« À l’époque, il fallait vraiment y croire et être un peu fou », déclare Didier Croc, responsable du service technique de la Coop de Construction. Le bâtiment de cinq étages est orienté suivant les principes bioclimatiques. Long de 45 m, il s’étire d’est en ouest, présentant au sud une façade à très forte capacité de stockage thermique grâce aux blocs de terre crue non isolée de 50 cm d’épaisseur (U = 0,75) qui la forment. Les autres façades et les duplex de l’attique sont en ossature bois isolée de 16 cm de laine de chanvre (U = 0,21) et recouverte d’un bardage bois ou de clins en composite (fibre de bois-ciment), tandis que la structure est en béton armé. Tous les appartements sont traversants : l’accès se fait par un ascenseur extérieur et une coursive en façade nord. L’immeuble est chauffé par une ventilation à double flux avec récupération de chaleur sur air vicié. Des batteries d’eau chaude, alimentées grâce à un échangeur au sous-sol relié au réseau de chaleur urbaine, ont été installées dans les quatre caissons de la VMC situés en toiture, pour compléter le besoin de chaleur avant la distribution de l’air par un réseau de gaines.

Chaque logement a été équipé en appoint d’un convecteur électrique indépendant de faible puissance (500 W). Les 81 m2 de capteurs ­solaires couvrent de 45 à 50 % des besoins en eau chaude sanitaire.

Enfin, la création d’un groupement d’achat avec l’aide du Clé (conseil local de l’énergie) de ­Rennes a permis aux acquéreurs qui le souhaitaient de bénéficier d’appareils ménagers économes à prix réduit.

2 ÉTAT DES LIEUX Un chantier pénalisé par des retards et par des approximations

Innovation majeure du projet, la mise en œuvre de la façade en bauge n’a pas posé de problème. À raison de cinq jours par étage, deux maçons, avec une grue, ont pu monter selon le calepinage de l’architecte les blocs de 350 et 700 kg.

Soit un mélange de terre limoneuse et argi­leuse, de paille d’orge et de ciment (5 % en poids) malaxé à l’horizontale et versé dans des moules en contreplaqué bakélisé, puis démoulé après 24 heures et séché en plein air. Ceux-ci avaient été préfabriqués en atelier plusieurs mois à l’avance par l’entreprise locale Jean Guillorel (disparue depuis).

Mais pour les autres lots, les conditions sont plus ardues. Chargé par la Coop de Construction du suivi de ce chantier expérimental (en même temps que du suivi énergétique pour Cepheus), le laboratoire de thermique des ­bâtiments de l’Insa de Rennes détaille dans son rapport l’atmosphère tendue (retards, relances, pénalités…). Jacques Miriel, auteur du rapport, explique : « Les négociations ont été faites, fin 1997, alors que les prix étaient bas.

Quand le chantier a démarré, deux ans plus tard, ils avaient augmenté et les carnets de commande étaient pleins : les entreprises étaient donc peu motivées pour mettre du personnel sur ce chantier. » La très forte pluviométrie de la fin 2000 accentue les problèmes : panneaux d’aggloméré abîmés à cause d’une pose trop tardive des pare-pluie ou moisissures apparues sur certains blocs de bauge à cause du retard de pose de l’enduit extérieur…

Malgré une longue préparation de ce projet novateur - « Ce genre d’étude était une découverte pour tous, y compris pour le bureau d’études thermique », assure Didier Croc - des décisions tardives (hésitations sur la couleur de l’enduit, sur la mise en place d’un pare-vapeur sur le chanvre…) et des choix malheureux, comme ­celui d’un BET (conseillé par l’Ademe) mais trop éloigné géographiquement et, pour le lot ventilation, d’une entreprise de chauffage-plomberie non-expérimentée en aéraulique, aggravent la situation. « Des gaines classiques étaient à éviter ou il fallait les isoler. Mais le BET n’était pas présent pour piloter », regrette Jacques Miriel, qui déplore le choix de moteurs de ventilateurs peu performants, dont la consommation estivale « plombe le projet » : les huit ventilateurs, fonctionnant 24 h/24 et 365 jours/an, ­représentent 20,1 kWh/m².an et 90 % des consommations électriques des ­parties communes.

3 Bilan Peu consommateur en énergie mais non passif

Les mesures prises lors de la deuxième année de chauffe (du 15/10/2002 au 15/10/2003), montrent des consommations de 41,2 kWh/m2.an en énergie primaire pour le chauffage et 107,9 kWh/m2.an pour le chauffage, l’eau chaude sanitaire et l’électricité. Loin des 15 et 42 kWh/m2.an visés. Mais selon le PassivHaus Institut (PHI) le bâtiment n’aurait pas pu atteindre le résultat attendu : après harmonisation du calcul des surfaces des 14 projets européens, Salvatierra obtenait un résultat prévisionnel de 27 kWh/m2.an au lieu des 15 kWh/m2.an annoncés (1). Pour le PHI, le problème vient de la façade sud : isolation insuffisante (le rapport final de Cepheus estime qu’il aurait fallu 12 cm d’isolant par l’extérieur au ? de 0,035) et ponts thermiques (balcons en continuité des dalles en béton), mais aussi châssis et intercalaires de vitrages. L’Institut souligne le manque de sensibilisation de la profession au problème de l’étanchéité à l’air. Mais il fonde aussi ses remarques sur les résultats de la première campagne de tests de perméabilité à l’air, réalisée alors que le bâtiment n’était pas fini (un taux de renouvellement de 11 V/h sous 50 Pa). Mesurés une fois le bâtiment terminé, les taux se situaient entre 1,30 V/h et 1,78 V/h dans les appartements courants et autour de 3 dans les duplex (au lieu des 0,6 V/h préconisés). S’il n’est pas strictement passif, le bâtiment est peu coûteux en chauffage : 9 471 € pour 2007, soit une moyenne de 237 € TTC annuels par logement (auxquels il faut ajouter la consommation électrique de la VMC) et agréable. Côté terre crue, l’expérience n’a pas été renouvelée. La Coop de Construction a retenu l’intérêt de l’inertie (les appartements situés derrière le mur de terre étant beaucoup plus tempérés en été que les duplex) mais est passée à des produits plus industriels, (brique à isolation répartie). Didier Croc retient aussi l’importance de l’acoustique intérieure d’un bâtiment bien isolé phoniquement de l’extérieur : le bruit de soufflerie des ventilateurs, répercuté par les gaines en acier galvanisé non isolées, a nécessité ensuite l’installation de pièges à sons à la sortie de chaque bouche de soufflage des pièces sèches. Pour Jürgen Schnieders, du PassivHaus Institut, l’inertie thermique a été survalorisée aux dépens de l’isolation. « L’inertie n’est pas aussi efficace, déclare-t-il. Le mur stocke bien la chaleur, il y a bien déphasage, mais il ne réduit pas les déperditions et, au final, il perd plus qu’il ne gagne. » Le cas de Salvatierra est typique du débat inertie/isolation en maison passive, que les pionniers germaniques estiment avoir réglé.

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