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Le métal permet à l'architecte d'exprimer le cheminement des forces

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Le métal permet à l'architecte d'exprimer le cheminement des forces

© ZIR / SIGNATURES

Diplômé de l'Université technique de Graz, Dietmar Feichtinger a créé son agence à Paris il y a 20 ans. L'auteur de la passerelle Simone de Beauvoir et du nouveau passage du Mont-Saint-Michel connaît bien le matériau acier qu'il a utilisé dans plusieurs de ses réalisations qui comptent quelques ouvrages de franchissement emblématiques mais aussi nombre de bâtiments.

Comment abordez-vous les matériaux dans la conception ?

Je n'ai pas d'affinité spécifique avec un matériau ou un autre. Dans un cadre général, je recherche toujours la façon dont chacun peut être exploité au mieux de ses avantages. Dans cet esprit, l'acier se caractérise par des propriétés physiques spécifiques dont l'un des premiers intérêts est son efficacité pour les longues portées. Il permet de réaliser des franchissements intéressants, des porte-à-faux, et bien d'autres compositions que d'autres matériaux ne permettent pas en ce qu'ils exigent, par exemple, un rythme plus serré comme dans le cas du bois. L'acier permet de se libérer de cette contrainte.

Il est aussi efficace dans la mixité quand il est associé au béton qui apporte son inertie, nécessaire au confort. Pour le siège de l'entreprise sidérurgique Voestalpine, l'acier constitue la partie primaire de la structure dont les parties latérales dessinent un grand porte-à-faux de 10,50 m. Le franchissement est assuré par des dalles de béton précontraint. Ailleurs, dans une école autrichienne, ce sont des dalles de bois massif qui s'associent à une charpente métallique aux franchissements de 8 m.

Je pourrais encore citer une autre école où l'intégration des poutres métalliques dans l'épaisseur du plancher évite les retombées tout en assurant une portée d'environ 10 m.

Quand vous travaillez avec le métal, qu'est-ce qui vous intéresse ?

Le métal est un matériau particulièrement exigeant, mais cette nécessité de précision dans la définition des ouvrages en acier est très plaisante car elle permet de concrétiser réellement ce qui a été conçu. Le métal, par cette contrainte, réduit sensiblement le degré d'incertitude porté par d'autres matériaux.

Autre avantage important, l'exercice de la préfabrication et du prémontage conduit à des chantiers rapides et propres, caractéristiques de la filière sèche.

Je qualifierais le métal de « très constructif » dans ce sens qu'il permet à l'architecte de mettre en valeur les cheminements des forces. Il y a beaucoup de pédagogie dans l'acier car il rend le bâtiment compréhensible, les structures qu'il compose sont très explicites.

À une époque où l'on construit beaucoup de stades, il est facile de constater que les projets qui exposent ces qualités structurelles sont plus efficaces que ceux qui habillent et cachent le squelette. Je trouve plaisant de montrer ces squelettes, dans tous les ouvrages. C'est d'ailleurs le choix que j'ai fait pour la piscine de Strasbourg où j'ai aussi exploité les qualités de l'inox, qui, en quelque sorte, ennoblit l'ouvrage par sa grâce et sa légèreté. Au stade Jules Ladoumègue à Paris, l'inox en couverture protège les aciers de la charpente qu'il rend pérenne.

Vous construisez aussi beaucoup hors de France et notamment dans les pays germaniques. Avez-vous constaté des différences dans la façon de concevoir avec l'acier ?

Il n'y a pas de différences fondamentales dans la façon de travailler avec l'acier et les compétences françaises sont au même niveau qu'ailleurs. Pourtant, si le savoir est bien présent, je considère qu'il n'est pas toujours bien exploité.

Il existe quelques freins qui ne permettent pas aux professionnels de s'exprimer aussi librement qu'ils pourraient le faire et en toute sécurité. Je pense notamment aux réglementations incendie. Hors de France, il est incontestable qu'on fait plus confiance aux novateurs et aux innovations. Il suffit par exemple que le laboratoire d'une université technique apporte sa caution ; il n'y a ni lourdeur des procédures, ni méfiance des contrôleurs. Et, de fait, on peut y exploiter des solutions interdites en France, comme à Linz, dans l'usine Voest Alpine avec un dispositif de sprinkleurs dans l'atrium et les couloirs qui n'aurait pas été accepté dans l'Hexagone.

En Allemagne, un simple essai au feu de voitures permet de justifier la validité d'un parking métallique en silo.

Mais on parvient aussi à innover comme à Lille pour le siège de Lille Métropole Habitat (LMH) et sa structure mixte acier-béton sans joint de dilatation où un étroit travail avec le bureau d'études et le contrôleur a permis d'appliquer la solution que je souhaitais.

Pensez-vous que d'autres obstacles au développement de la filière existent en France ?

L'un d'entre eux tient à la culture des entreprises de charpente métallique. Même si la structure acier est fondamentale dans l'ouvrage, il est rare que le charpentier assume le rôle de mandataire, laissant cette responsabilité à une entreprise qui peut être concurrente. On se tourne vers celles qui assument traditionnellement la fonction comme les entreprises de gros œuvre. Celles-ci ont inévitablement leurs propres habitudes culturelles et sont tentées d'imposer des variantes qui éliminent l'emploi du métal.

Pourtant, en France comme hors de France, il est très agréable de travailler avec les charpentiers métalliques parce qu'ils sont exigeants. Ils savent que leur matériau ne supporte pas l'approximation et le bricolage. De ce fait, nous parlons la même langue.

Enfin, et pour revenir au matériau lui-même, il faut savoir exploiter les progrès de la technologie comme la qualité des soudures qui autorise désormais l'utilisation d'éléments de grande épaisseur (sur la passerelle Simone de Beauvoir, les plaques atteignent 120 mm) évitant des boulonnages complexes dans le cas de pièces soumises à la traction.

En conception, le calcul non linéaire est favorable à l'acier car il permet d'approcher la déformation au plus près et ainsi d'exploiter le matériau au mieux, ce qui n'est pas le cas pour d'autres matériaux qui nécessitent des coefficients de sécurité beaucoup plus importants.

N°338

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