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Le choix des matériaux constitutifs

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Le choix des matériaux constitutifs

La petite passerelle de Leuglay, implantée en pleine nature dans une forêt du Dijonnais, est l’archétype du lien originel, créé par un tronc d’arbre jeté sur la rivière donnant l’impression de marcher dessus.

MARC MIMRAM,architecte et ingénieur, développe une double activité de bureau d’études et d’archi­tecture. Auteur de nombreux ouvrages d’art, dont de nombreuses passerelles, ainsi que divers projets architecturaux, il enseigne actuellement à l’École d’architecturede Marne-la-Vallée (77).

Que ce soit pour un ouvrage d’art ou un bâtiment, nous menons une démarche identique s’appuyant sur deux données fondatrices : l’inscription dans le paysage et l’usage. Une passerelle ne se limite pas à un simple franchissement, elle doit servirà créer un lien s’organisant entre géographie et usage.

Notre travail de lecture et d’interprétation se base sur une analyse de la situation. Chaque projet spécifique s’adapte à un lieu et un pays donnés. Le choix des matériaux et de la structure, la géométrie développée, les modes de calculs et les conditions de production représentent des éléments interdépendants qui ouvrent de multiples possibilités d’expressions. Aussi, toutes les étapes, qui se déroulent de la conception à la réalisation d’une passerelle, sont imbriquées les unes dans les autres et participent à la logique d’un projet.

SITE

Comment traiter l’insertiondans le paysage ?

Pour chaque projet, la question de l’insertion dans le paysage rural ou urbain est essentielle. La lecture du site et de ses conditions du moment prend en compte l’orientation, les lumières, la course du soleil, etc. Le fait de franchir une rivière ou un fleuve génère un nouveau point de vue et une autre lecture du paysage qui n’existaient pas auparavant. À titre d’exemple, la passerelle des Deux-rives, érigée en 2004 sur le Rhin, entre Strasbourg (France) et Kehl (Allemagne), s’inscrit dans une géographie et une histoire particulières. Ce projet symbolique, qui relie la forêt des Vosges, (côté français), à la forêt Noire, (côté allemand), met en partage une géographie à plus grande échelle. La passerelle fait partie de l’aménagement d’un parc frontalier de 150 hectares qui s’étend sur les deux berges du fleuve. Il s’agit de replacer la problématique dans un contexte d’aménagement du territoire. En l’occurrence, cet ouvrage a permis de valoriser les rives du Rhin, d’offrir de nouveaux espaces publics, de modifier l’identité du site et d’atténuer la notion de frontière en créant une continuité physique et culturelle entre les deux pays.

USAGE

À quoi sert une passerelle en dehors du franchissement ?

Si une passerelle ou un pont permet de se déplacer d’un point à un autre, ce n’est pas sa seule fonction. Elle peut franchir des éléments naturels (rivière, fleuve), ou bien des infrastructures (route, autoroute). Le plus souvent, la passerelle accueille des piétons, des cyclistes et est accessible aux personnes à mobilité réduite. Elle est également équipée de mobilier urbain, tels que des bancs et agrémentée d’appareils d’éclairage. Cependant, il est nécessaire de dépasser cet aspect purement fonctionnel et trop réducteur, afin d’établir des liens entre deux situations vouées à une transformation et qui parfois s’opposent. Ces liens se trouvent au-dessus de frontières virtuelles de toute nature, entre la ville (urbanité) et la campagne (nature), par exemple. Cette frontière pouvant être géographique, paysagère, sociale, historique ou économique.

Aussi, l’espace public créé est la représentation même de la démocratie et doit donc être partagé.

La passerelle Léopold-Sédar-Senghor, qui remplace le pont Solférino (1858) et a été bâtie en 1999 à Paris, en est l’illustration. Elle liaisonne le musée d’Orsay situé sur la rive gauche de la Seine, au jardin des Tuileries occupant la rive droite, soit deux quartiers très distincts. Nous avons inventé un lien multiple, à l’intérieur de l’ouvrage, sur le tablier, entre l’eau et le ciel, qui se formalise par une multiplication des parcours. Ce dispositif est complété par la création d’un espace public, une place centrale conçue comme un balcon sur la Seine. Les situations peuvent être symétriques ou bien dissymétriques. La passerelle franchissant le Célé à Figeac (Lot), réalisée en 2001, opère un trait d’union entre la ville historique et immuable d’un côté du fleuve et la ville en plein développement de l’autre côté, apportant ainsi une cohérence au patrimoine.

MATÉRIAUX

Comment les utiliser et dans quelle optique ?

Pour chaque projet, le choix des matériaux dépend des ressources du site d’implantation, de la géométrie, de la nature de la structure et des conditions spécifiques de production et de mise en œuvre. Ces données varient considérablement d’un pays à l’autre, puisque les moyens de production ne sont pas les mêmes en France, au Maroc ou en Chine, par exemple. Ce qui ouvre largement le champ du possible, avec de nombreux matériaux pouvant être utilisés tels que le bois, l’acier ou le béton.

À ce sujet, nous avons réalisé, en 1998, une petite passerelle à Leuglay (Côte-d’Or), à côté de Dijon. Elle est bâtie à partir d’une poutre en chêne de 12 m de portée sur laquelle ont été greffées des pièces métalliques en console. Cet ouvrage symbolique de franchissement originel permet de retrouver le geste primitif du tronc d’arbre jeté au-dessus de la rivière (Ource) et d’établir un rapport étroit entre nature et manufacture.

Pour des portées plus importantes, l’acier et le béton sont mieux adaptés. Nous avons construit plusieurs passerelles en ossature acier dotées de platelages en bois. Au regard de l’évolution des matériaux constatée depuis une dizaine d’années, nous travaillons avec d’autres matières très performantes. Ainsi, nous avons étudié une passerelle en Ductal, pour un concours à Lyon (69). Ce béton fibré permet de préfabriquer aisément en usine les divers composants, à l’aide de moules et se prête à l’invention de formes inédites. Ce matériau ductile et résistant permet à la fois d’augmenter les portées des ouvrages et de réduire les sections des éléments.

TECHNIQUES

Quels sont les choix structurels ?

La conception et la mise au point des structures sont une question incontournable. Aujourd’hui, les outils de calculs et d’interprétation des calculs et de modélisation informatique en 2D et 3D sont tellement performants qu’ils offrent un panel étendu et plus complexe de solutions techniques. Celles-ci peuvent être à tout moment réinterprétées et modifiables, pour alimenter l’imagination nécessaire au projet. L’interaction entre dessin et calcul et l’évolution rapide de ces techniques de représentation offrent une remise en cause presque quotidienne des calculs et des dessins inhérents aux structures. La solution unique et idéale n’existe pas, comme pouvaient le croire les ingénieurs œuvrant au cours des xviiie et xixe siècles. La pensée rationnelle ne suffit plus, elle doit être nourrie par l’analyse de la situation du projet en fonction d’un site, incluant la question structurelle, entre autres choses.

CONCEPTION

Qu’en est-il de la démarche architecturale ?

La démarche architecturale n’existe que dans l’expression du sens donné aux préoccupations dont j’ai déjà parlé. Si l’architecture est considérée comme quelque chose d’indépendant, de décoratif ou de plaqué, elle ne présente aucun intérêt, selon ma propre vision. Nous ne sommes plus au xixe siècle, où il existait une sorte de décalage entre l’apparence des choses et la pensée sur les choses. De nos jours, nous pouvons avoir des pensées plus radicales dans notre rapport au monde et l’architecture se doit d’exprimer cela. Pour les passerelles, comme pour les ouvrages d’art ou les édifices, la pensée architecturale ne doit pas être détachée du contexte géographique et social dans lequel évolue le projet. Puisque chaque projet abordé est unique et non-duplicable, cela génère une ouverture sur une multitude de réponses conceptuelles, plus compliquées et variées les unes que les autres. Ce qui laisse de l’espace pour l’imagination, à partir du moment où la dimension architecturale n’est pas formelle en soi. Ainsi, concevoir et bâtir une passerelle résulte de l’adéquation entre paysage, usage, emploi de matériaux, géométrie, calculs, fabrication, etc.

CHANTIER

Comment gérer la fabrication et la mise en œuvre ?

La thématique relative aux chantiers me paraît également très importante et se situe au cœur de la pensée du projet. Elle regroupe la mise en œuvre, la fabrication structurelle et le lieu de production. Suivant le type de structure choisie et les matériaux employés (bois, acier ou béton), les moyens de production diffèrent totalement, ainsi que le déroulement des phases de chantier.

Dans le cas de l’acier et du béton de fibres, les pièces sont préfabriquées en usine, puis acheminées, pour être assemblées in situ. Le système de découpe ayant radicalement changé depuis peu de temps, avec l’emploi de machines numériques.

Notre manière de travailler s’est également transformée. Pour nos projets en Chine, le processus mené consiste à penser et dessiner une forme adaptée à un système structurel particulier et à la calculer. Puis, nous envoyons ces données par Internet aux ingénieurs chinois qui découpent et fabriquent les pièces en usine, directement à partir de nos plans établis en France. D’où un coût de mode de production très variable d’un pays à l’autre, liée à un coût de main-d’œuvre très différent. Car, développement durable oblige, nous sommes toujours à la recherche d’économies de matière et d’espace, afin de baisser les coûts de construction.

N°301

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