Nous suivre Les Cahiers Techniques du bâtiment

La terre, béton d'avenir ?

Sujets relatifs :

La terre, béton d'avenir ?

Qu'est-ce qu'un béton sinon un matériau composite constitué de granulats et d'une colle assurant la cohésion de l'ensemble ? « Le » béton de ciment Portland est sans conteste le plus connu. Matériau industriel le plus utilisé au monde avec environ 1 m3/an/hab., il est, avec le pétrole - pour l'énergie - et le silicium - pour les technologies de l'information et de la communication - l'un des fondements matériels de nos sociétés post-industrielles. Le béton bitumineux des « enrobés » qui couvrent nos routes, dispute au précédent la place de matériau-roi dans nos infrastructures. À eux deux, et de manière complémentaire, ils constituent l'ossature du territoire. Sans eux, pas de routes, rues, ponts, viaducs, tunnels, réseau d'assainissement, pas d'infrastructures portuaires ou aéroportuaires, pas de centrale d'électricité. En résumé, un territoire figé, digne d'un film apocalyptique.

Pourtant, il existe un troisième béton aussi répandu que les deux autres à l'échelle planétaire mais encore largement ignoré. Qui sait dans nos pays dits développés qu'un tiers de l'humanité environ trouve son abri dans des constructions en terre crue ? Qui sait qu'un cinquième des édifices inscrits sur la liste du patrimoine architectural mondial de l'humanité a été construite avec ce même matériau ? Que des villes entières, des rivages andins aux confins de l'Asie en passant par l'Afrique subsaharienne, ont été érigées en terre crue ? L'audace et la beauté architecturales n'y cèdent en rien à celles de nos orgueilleuses mégalopoles. Les cinq continents regorgent de merveilles dont les architectes sont les peuples eux-mêmes et dont la matière est puisée sur le lieu même de la construction. En France, plus d'un million de demeures sont en terre crue, et leurs habitants ignorent parfois de quoi leurs murs sont faits !

Peu d'admirateurs de cette architecture/sculpture de greniers, places fortes, ou cités entières, y voient une solution à l'urgence dans laquelle se trouve le milliard d'habitants s'entassant dans des bidonvilles. La raison de l'ubiquité du patrimoine bâti en terre crue est simple : point n'est besoin d'une terre fertile pour construire. Presque toutes les compositions de terre que l'on trouve sur notre planète se prêtent, soit à la préparation de briques de boue séchée (des adobes), soit, à la compaction dans des coffrages. C'est sous cette forme - nommée « pisé » chez nous - que la terre doit être considérée comme un véritable béton, constitué de granulats liés par de l'argile. Ce béton d'argile aux étonnantes ressources ne concurrencera jamais le béton de ciment pour la réalisation de nos « ouvrages d'art » et de nos infrastructures mono ou multimodales. Toutefois, des architectes nous montrent que son utilisation dans un habitat correctement conçu ne remet aucunement en cause nos désirs de confort et d'esthétique, tout en satisfaisant notre désir d'éco-modernité. Sa résistance est modeste (quelques mégaPascal en compression) mais largement suffisante pour construire en toute sécurité des habitations de plusieurs niveaux, sa recyclabilité est totale et, correctement protégée par le haut et par le bas, elle est durable.

Sur le plan scientifique, comprendre les subtilités du comportement - liquide et vapeur - de l'eau dans un matériau qui résiste sans dommage aux cycles de gel-dégel, qui régule les excès d'humidité relative de l'air aussi efficacement que les excès de sécheresse, et qui procure une régulation thermique remarquable, ne peut que nous aider à améliorer tous les matériaux dont nous nous servons. Et, accessoirement, à affiner nos critères de qualité « environnementale », aux bases physiques encore simplistes et peu adaptées aux matériaux « respirants ».

Cet éloge du simple et du vernaculaire n'est nullement un appel à l'immobilisme. Avoir l'humilité d'apprendre des bâtisseurs anonymes qui nous ont précédés ne dispense pas de jeter un regard critique sur ce savoir-faire traditionnel, ni d'intégrer les pratiques contemporaines. On sait déjà mettre la terre en œuvre par projection ou par coulage, tout en maîtrisant le retrait, aussi facilement qu'on le fait avec un béton autoplaçant. La mise au point de liants spécifiques capables à (très) faible dose d'améliorer significativement la résistance de la terre sans en entamer l'acceptabilité environnementale est la prochaine étape. C'est à ce prix, et à condition de faire évoluer l'enseignement en ce sens, que l'on pourra construire un habitat moderne, adapté aux défis de notre temps et restant en accord avec les traditions locales et le contexte culturel.

vous lisez un article des Cahiers Techniques du Bâtiment N°297

Découvrir les articles de ce numéro Consultez les archives 2010 des Cahiers Techniques du Bâtiment

Bienvenue !

Vous êtes inscrit à la news hebdo Cahiers techniques du batiment

Nous vous recommandons

Autoconsommation - Vers des stratégies collectives

Autoconsommation - Vers des stratégies collectives

Les opérations individuelles dominent largement le paysage de l'autoconsommation électrique. Les réalisations collectives pourraient à leur tour se multiplier si les récentes avancées[…]

Panneaux solaires hybrides, la quête du rendement

Panneaux solaires hybrides, la quête du rendement

Recyclage et industrie : rien ne se perd, tout se transforme

Recyclage et industrie : rien ne se perd, tout se transforme

Le bois atteint la moyenne hauteur

Le bois atteint la moyenne hauteur

Plus d'articles