Entretien

« Je préfère largement la durabilité à la soif névrotique et aveugle de croissance »

Stéphanie Obadia
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« Je préfère largement la durabilité à la soif névrotique et aveugle de croissance »

Tom Benoit, philosophe et essayiste, est l’auteur de plusieurs ouvrages dont le prochain à paraître en début d’année est Aphorismes sur l’architecture. Ce consultant et chroniqueur en architecture nous partage sa vision de l'urbanisme dans Marseille, sa ville natale et de résidence.

Vous êtes particulièrement attaché à Marseille. La rénovation du centre-ville de Marseille semble démarrer lentement. Quel est votre avis à ce sujet ?

Effectivement, le fait d’être né à Marseille et d’y avoir des antécédents sur plusieurs générations me donne l’impression de percevoir tour à tour l’évolution ou le déclin marquant la ville avec une approche quasi-intime. L’hypercentre de Marseille est caractérisé par une singularité concernant peu des grandes villes de France. Or, depuis plusieurs décennies, il existe un tacite désintérêt porté au centre-ville. A l'opposé des autres métropoles, dont les dirigeants s’efforcent d’entretenir ou de renouveler le caractère identitaire des centres historiques, à Marseille, c’est en périphérie que se concentrent la majorité des innovations urbanistiques.

Il y a plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, la configuration géographique de Marseille fait que son attrait naît de la mer pour reculer jusqu'aux collines qui l’entourent, contrairement à des grandes villes comme Paris, Lyon ou Bordeaux dont la valeur est semblable à une onde de choc. Ensuite, et cela en découle, une précarité considérable a atteint au fil des années le centre-ville, que celle-ci concerne la population ou l’entrepreneuriat. L’essentiel du tourisme de la ville générant de l’activité se concentrant au sud. Je pense que c’est essentiellement de cela d'où provient le démarrage timide de la rénovation du centre-ville, de mauvaises habitudes dont heureusement, plusieurs acteurs de l’urbanisme local semblent se détacher.

Justement, qu’est-ce qui définit l'identité de Marseille?

Principalement, une primauté de l’horizontalité ! D'ailleurs, l’on peut constater que même lorsque des tours sont érigées, comme c’est le cas notamment dans le quartier de l’Arenc depuis quelques années avec La tour CMA/CGM, La Marseillaise et actuellement La Porte Bleue, la verticalité de ces bâtiments paraît être inféodée au champ visuel presque approbateur qu’est l’horizon méditerranéen. Je parle ici du caractère identitaire de Marseille sur le plan urbanistique.

Concernant l’identité sociologique, elle est autrement complexe, parce qu’en mutation permanente. Il me semble que le tempérament d’une ville dépend considérablement de la nature des activités entrepreneuriales et commerciales qui y ont lieu. Sur ce plan-là également, Marseille est marquée par une grande mixité. Il y existe peu de barrières, et une notice relativement libertaire. Jusqu’ici, aucun des secteurs de la ville n’est principalement prédisposé à accueillir une catégorie bien précise d’entreprises ou de commerces et pas une autre. C’est notamment pour cela que l’identité de Marseille évoque un aspect relativement chaotique.

Quels sont, selon vous, les bâtiments qui ont contribué à apporter de l’identité ces dernières années ?

Essentiellement des projets conduits par des agences locales. Pour en citer un dont l'image est d'envergure nationale, l'édifice récent le plus symbolique en matière d’identité est le Mucem. Rudy Ricciotti, qui est un ami, a su y représenter beaucoup de l’agitation et de la dimension subliminale qui caractérisent Marseille, sans pour autant sombrer dans une quelconque caricature. Concernant des projets dont on pourrait définir l’usage comme étant plus banal, c'est-à-dire voué à de l’habitation ou du commerce, je vois peu de constructions qui ont apporté de l’identité lors de la dernière décennie. Peut-être certains projets de rénovations, ou encore la piétonnisation de certains espaces.

Quelles solutions propres à Marseille voyez-vous pour que l’architecture apporte de l’identité à la ville ?

Surtout, assumer l’horizontalité comme pierre-angulaire de l'excellence urbanistique à Marseille.

Ça n'est pas vraiment dans l’air du temps... Comment obtenir des labels écologiques en consommant beaucoup de surfaces terrestres ?

Je suis le premier à défendre la protection des zones naturelles et agricoles. Tout d’abord, il faut prendre en considération qu’il convient plus d’envisager l'urbanisation du bassin marseillais que de Marseille, car il s’agit d’une ville particulièrement liée aux communes qui l'entourent. A l'opposé de Nice, par exemple, qui rassemble dans un périmètre très concentré, un centre historique, un aéroport et une banlieue, Marseille elle, est autrement étalée et échange culturellement avec Aix-en-Provence, et commercialement, avec des communes comme Aubagne ou Vitrolles.

Pour répondre à votre question, plus que la consommation nécessitée par une construction, dans la Région Sud, là où il faut être particulièrement attentif, c’est à propos de l’apport sans cesse croissant de nouveaux habitants.

Je sais que la croissance est à classer parmi ces mots capables de défendre presque toutes les causes, mais pour ma part, je préfère largement la durabilité à la soif névrotique et aveugle de croissance qui définit malheureusement les grandes lignes de l'économie contemporaine.

Vous parliez précédemment du secteur de l’Arenc. On y retrouve beaucoup de nouvelles constructions. Comment les trouvez-vous ?

Architecturalement parlant, certaines sont remarquables, et peuvent apporter beaucoup, surtout dans une période de transition écologique.

Au-delà des constructions, ce qui m'intéresse dans le secteur de l’Arenc, ce sont des innovations technologiques propices à disposer Marseille à l'avant-garde. Je pense notamment à la Boucle à eau de mer, dont le premier volet représentait dans sa globalité une première mondiale.

L'Euroméditerranée n°1 était présenté comme un projet très innovant. Qu’en pensez-vous ?

Je crois qu’il s’agit d’un rendez-vous manqué.

Cela est néanmoins l’occasion de tester de nombreuses innovations pour Marseille.

Bien sûr. Seulement, celles-ci brillent plus observées de l’horizon extérieur qu'intérieur. Et puis, le projet a duré longtemps, en évoluant au milieu d’une météo politique tourmentée, notamment par les crises économiques. Les euroméditerranées représentent désormais l’épicentre de l’entrepreneuriat marseillais ainsi que le périmètre principal où se déroule l’essentiel de la transition numérique et écologique. Pourtant, il s’agit d’un projet envisagé depuis plus de 25 ans, à une période durant laquelle la gestion de l’emploi était très différente de celle que nous projetons aujourd'hui, et durant laquelle le numérique n'était pas envisagé pour devenir aussi omniprésent qu’il ne l’est aujourd'hui.

Concernant la transition écologique, il est notamment question de construire autrement, avec d’autres matériaux. Quelle est votre vision ?

Tout d’abord, il me semble que le choix des matériaux ne doit pas être effectué de façon catégorique comme c’est trop fréquemment le cas aujourd'hui, avec un aspect quasi-religieux. Plus qu’hier, il est essentiel de penser le schéma architectural de demain comme étant composé de bâtiments constitués de la sédimentation de plusieurs matériaux, dont on maîtrise à la perfection la conception et l’usage.

Je ne fais pas partie de ceux qui aiment à déprécier le béton sous prétexte que sa porosité s’accroissant au fil des années est désormais connue. Chacun sait que les bétons fibrés permettent des prouesses architecturales admirables. De plus, la construction en béton est l'alliée de la cohérence territoriale, parce qu’elle permet des échanges avec de la main d'œuvre locale.

Les panoramas enlaidis ce dernier demi-siècle par le béton, l'ont été non pas à cause du béton, mais par faute d’un mauvais usage de celui-ci.

Concernant la filière bois, j’observe son essor avec une grande méfiance portée à l’endroit de son éventuelle précarité. Il faut profiter d'être à ses balbutiements pour la créer à notre façon, à la française, afin qu’elle produise des constructions durables, sans mimer le modèle américain.

Pour ouvrir l’horizon, quels sont les projets ces dernières années en France ou à l’international qui vous ont interpellé et qui pourraient être pris pour exemples ?

Celui récompensé par l’Équerre d’argent 2021, il y a seulement quelques jours. Parce qu’il s’agit là d’un prix décerné pour un projet et non pas pour un budget !

On peut y voir la démonstration que de petites agences menant des projets dont les budgets ne sont pas exorbitants, parviennent à atteindre des sommets.

D'ailleurs, nous parlions précédemment d’identité, je pense profondément que ce sont les petites agences d’architecture qui sont à l’origine de bâtiments forgeant le tempérament urbanistique d’un territoire. Les agences comprenant un effectif considérable, présentent elles, il me semble, plus de valeur lorsqu'il s’agit de penser des bâtiments dont l’usage est bien spécifique, comme ce peut être le cas par exemple pour un hôpital ou une école.

Je crois fortement à la grandeur des petits architectes pour construire avec noblesse les territoires de demain.

Votre prochain ouvrage, Aphorismes sur l’architecture, analyse l’aspect artistique et politique de l’architecture. Pouvez-vous nous en parler ?

Effectivement, ma volonté pour cet ouvrage a été d'aborder à travers une centaine de maximes, dont certaines sont longues de quelques pages, divers axes gravitant autour de l'architecture. J'y effectue de nombreuses analogies entre la situation politique d'une société bien déterminée et la façon dont celle-ci envisage son architecture. C'est notamment l'occasion de souligner la regrettable précarité de nos contemporaines démarches de santé publique, qui coïncident avec le manque d'appréhension de l'usure de la matière dans l'architecture moderne. J'y évoque également l'intégration de l'IA dans l'architecture, avec une relative méfiance d'ailleurs.

L’IA représente pourtant un progrès…

En matière d’efficacité, oui, mais pas en subtilité ! Si l’IA présente d’innombrables capacités d’action, elle ne montre aucune compétence pour assimiler un savoir nouveau qui serait composé des ingrédients capables de susciter chez l’humain une quelconque émotion. L’intelligence artificielle est programmée dans le but de penser au profit d’une action, et non pas d’un ressenti. Aussi, je pense que l'un des grands enjeux de la période de transition numérique que nous connaissons actuellement est donc d'éviter que l'essor croissant de l'IA dans différents microcosmes, notamment l'architecture, contribue à ternir la société d'une standardisation qui risquerait de conduire vers une déshumanisation.

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