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De la cellule figée aux plans ouverts et diversifiés

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De la cellule figée aux plans ouverts et diversifiés

Conçue par Renzo Piano (1987-91), l’opération de 220 logements, revêtue de bardeaux de terre cuite, s’organise autour d’une cour centrale aménagée en jardin : les appartements bénéficient de séjours traversants et de loggias. (64, rue de Meaux, Paris 19e).

© (Doc. DR.)

L’organisation en plan des logements s’est constamment transformée, répondant à une évolution des besoins en termes de mœurs, de confort et de réglementation. Sans oublier les techniques constructives employées qui pour certaines ont figé la cellule dans une gangue de béton, d’autres lui permettant une recomposition permanente dans le temps.

Dès 1830, un groupe de philanthropes (Godin, Meunier) souhaite construire un nouveau type de logement ouvrier pour répondre à l’insalubrité dont sont victimes les classes défavorisées. D’où la création, à la fin du xixe siècle, de fondations (Rothschild, Lebaudy) qui énoncent des principes hygiénistes prônant l’aération et l’éclairement des pièces habitables, ainsi que la mise en place d’échappées visuelles. Elles préconisent aussi la nécessité d’éduquer et de contrôler les habitants, en développant une pratique collective en rez-de-chaussée d’immeuble, par la création d’équipements communs, comme des cabines de douche ou un café. Ces principes généreront une nouvelle conception de l’habitation à bon marché, pour laquelle oeuvrent des architectes comme Augustin Rey (1864–1934) ou Tony Garnier (1869–1948). Ils créent des cours ouvertes, des escaliers à l’air libre et des appartements à plusieurs orientations. À titre d’exemple, en 1910, la Fondation Jules Lebaudy confie la construction de 120 logements à l’architecte Auguste Labussière. Bâti entre 1914 et 1920, l’ensemble occupe un îlot rue de la Saïda à Paris (15e). De type 4 pièces, chaque logement se compose de trois chambres disposées en couronne et d’une salle commune centrale, équipée d’un évier qui sert à la fois de cuisine et de salle d’eau : le sanitaire (WC) donnant sur l’entrée. Cette morphologie découpée sera reprise en 1919 par Tony Garnier pour le quartier des Etats-Unis à Lyon (Rhône). Peu après, le logement social prend sa forme autonome, avec la création de la société française des habitations à bon marché (HBM). Elle incite la mise à disposition de logements à prix social, accompagnée d’une exonération fiscale. En 1912, les offices publics d’habitation à bon marché sont fondés, à l’initiative des municipalités. La ceinture rouge de Paris prend alors un large essor, avec la construction de nombreuses opérations de logements, morcelées en îlots de tailles diverses.

Une absence de confort des logements

La conception de ces ensembles reprend les principes hygiénistes en vigueur, avec une architecture dense se développant en barres linéaires ou en blocs, agrémentés de cours et de redents. Ces ensembles sont souvent fractionnés en unités d’une centaine de logements, correspondant à une optimisation de l’implantation des concierges. De manière générale, les logements collectifs datant des années 1920-1930 se caractérisent par des surfaces habitables réduites, des pièces commandées et des pièces humides minuscules ou quasi-inexistantes. La suppression des circulations, privilégiant les pièces commandées, avec les chambres jouxtant le séjour, est le fruit d’économies et d’une simplification de la vie quotidienne (entretien, etc.). Ce type d’appartement dont l’organisation ne changera guère jusqu’aux années 1950, est relativement dénué de confort (1).

En parallèle, Le Corbusier publie, en 1943, la charte d’Athènes. Cet exposé de ses thèses fonctionnalistes est devenu le texte fondateur de l’architecture et de l’urbanisme moderne. Il énonce les moyens d’améliorer les conditions d’existence dans la ville moderne afin de permettre l’épanouissement harmonieux des quatre grandes fonctions humaines : habiter, travailler, se divertir et circuler. Il applique sa théorie en réalisant, entre 1946 et 1952, la Cité Radieuse de Marseille (Bouches-du-Rhône), une unité d’habitation sous la forme d’une barre sur pilotis. C’est la création innovante d’un village vertical s’élevant sur 18 niveaux et comprenant 337 appartements en duplex qui, répartis selon 23 types, sont séparés par des rues intérieures. De plus, au sein du bâtiment, sont intégrés des équipements collectifs à vocation sociale (école, gymnase, bureaux, commerces, etc.).

Par la loi du 2 juillet 1950, les habitats bons marchés (HBM) vont se transformer en habitations à loyers modérés (HLM) et ouvrir la voie d’une construction de masse de logements sociaux. Répondant à l’énorme besoin de l’après-guerre, des dizaines de milliers de logements verront le jour, pendant la période dite des Trente Glorieuses.

Constitués d’une succession de barres et de tours, les « grands ensembles » vont se multiplier. Ces opérations de 500 à 1 000 logements ont été majoritairement implantées à l’extérieur des villes, sans volonté d’intégration au bâti existant. Deux raisons à cela : un foncier peu onéreux et une minimisation des moyens du fait du peu de ressources financières.

1965-1975 : un décennie de recherche

Un seul chemin de grue permettait de construire rapidement des barres réalisées en « coffrage tunnel ». À l’intérieur, l’organisation spatiale se caractérise par une partition nette entre les zones jour et nuit. Les 3 pièces présentent des surfaces oscillant entre 45 et 63 m2, alors que les 4 pièces peuvent atteindre 75 m2. Si les surfaces demeurent restreintes, la taille des pièces se hiérarchise, de par leurs fonctions. Morphologiquement, l’immeuble s’épaissit grâce aux murs porteurs implantés longitudinalement. En 1958, l’apparition de la VMC supprime la nécessité d’une fenêtre dans les salles de bains. Des éléments de confort apparaissent toutefois avec la présence systématique de salles de bains et d’un WC intégré au logement, d’un ascenseur pour les hauteurs dépassant R 4 et avec le vide-ordures situé dans la cuisine ou sur le palier. A contrario, la faiblesse des plans transparaît avec le manque de surfaces de rangement, l’absence d’un espace pour faire sécher le linge et l’exiguïté des cuisines.

Au quantitatif se substitue le qualitatif de la décennie 1965-1975, marquée par une ­intense recherche qui ne sera jamais égalée. L’État s’implique alors fortement dans une volonté d’amélioration de l’habitat et suscite la recherche de procédés industriels de construction. En réaction aux insuffisances constatées dans les grands ensembles, cette démarche propose d’élaborer des systèmes d’expérimentation typologiques et constructifs, au sein d’opérations de logements de masse. D’où le développement de cinq villes nouvelles autour de Paris et de quatre autres en province à partir de 1965, terrains de multiples opérations novatrices d’habitat. Puis s’ensuit, dès 1971, la création du Plan construction par le ministère en charge du Logement.

Opérations expérimentales dans les années 70

Ce Plan a pour mission de favoriser une recherche qualitative préconisant la diversification des types d’appartements, l’amélioration de leur flexibilité et l’apport de prestations valorisantes, comme des terrasses ou des loggias. Il s’en suit un nombre important de Réalisations EXpérimentales (Rex 1971), les concours des Modèles Innovations (1972) et ceux du Programme Architecture Nouvelle (PAN). Cette politique entraîne la mise au point de systèmes architecturaux et industriels, basés sur des plans de logements aux formes et dimensions variées. Elle génère aussi une production massive qui sort radicalement du logement social antérieur et notamment de l’épure de la typologie banalisée des barres et des tours. Des procédés industriels se développent, comme les systèmes constructifs modulaires des Modèles Innovations. Il en est ainsi du Modèle innovation Maillard-Sae, conçu par l’architecte HP. Maillard, dès 1972 (voir encadré). Ce système performant sera utilisé dans de nombreuses opérations en France. Il en est de même pour d’autres systèmes constructifs et procédures (PAN, etc.) qui créeront d’autres systèmes urbains. Cette période féconde en recherche d’aménagement intérieur se double de la prise en compte des usagers, dans la conception de leur logement en s’appropriant les espaces. Cette notion essentielle de flexibilité interne des logements va aussi engendrer d’autres opérations expérimentales. Ainsi, Georges Maurios, qui prône l’usage des plateaux libres, réalise en 1974 à Boussy-Saint-Antoine (Essonne), l’opération Les Marelles. À partir d’un système porteur à ossature poteaux-poutres, les pièces humides se greffent sur de gros poteaux-gaines, rendant « transformatif » chaque plan, selon les besoins des habitants. En 1973, Jean Renaudie utilise une trame triangulaire pour découper logements et terrasses, et former des immeubles denses. Il réalise deux opérations phares à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne) et à Givors (Rhône). Quant à la conception des ­cellules, elle est en pleine mutation. La tendance est à l’ouverture des pièces entre elles, comme la cuisine ouverte sur le séjour, les chambres commandées par le séjour, la suppression des couloirs ou encore la présence d’une terrasse ou d’un patio, au cœur du logement. Elle se double de la notion primordiale de volume intérieur. S’apparentant à des maisons, les duplex fleurissent. Cette démarche prospective se poursuit dans les années 80, avec d’autres opérations expérimentales. Issue de la procédure nationale « H 88 », l’opération expérimentale de 50 logements locatifs construits à Verberie (Oise), en 1989 (architectes B. et C. Delporte et Michel Orluc) est appelée « Castors collectifs ». Elle s’appuie sur l’intervention des usagers impliqués dans la finition des prestations intérieures, dont les travaux effectués donnent droit à une réduction de loyer. Quant aux années 1990, elles sont marquées par l’arrivée de nouvelles normes, comme les labels thermique et acoustique, ou la réglementation d’accessibilité aux handicapés (1994). Cette dernière va d’ailleurs bouleverser en profondeur l’aménagement des plans.

Vers un habitat individuel dense

L’augmentation des surfaces ­induite entraîne des changements : élargissement des couloirs et circulations, agrandissement des salles d’eau et des sanitaires, création d’une chambre plus spacieuse (pouvant être adaptée pour une personne handicapée) et ­compression de l’espace séjour. Ces contraintes lourdes ont pour conséquence directe de ralentir la recherche dans la conception des plans. Les expérimentations ne sont plus que ponctuelles et guidées par des démarches individuelles. L’exemple de Nemausus 1 à Nîmes, double immeuble de 114 logements sociaux, réalisé par Jean Nouvel en 1987, est relativement unique. Selon le souhait de l’architecte, il crée des duplex ou des triplex, dont les surfaces oscillent entre 90 et 160 m2. Les dessertes sont rejetées à l’extérieur et les escaliers dans la cour. Les composants de construction sont industrialisés, comme les portes de garages ouvrant sur les terrasses ou les refends en béton brut. Chaque habitant s’est approprié son volume. Dans un autre ordre d’idée, Yves Lion, dans le cadre d’une recherche pour le PCA, mène une réflexion sur la notion de « bande active ». D’une épaisseur de 60 à 70 cm, elle est composée d’éléments de sanitaire ou de cuisine, qui, formant les pièces humides, sont disposés en façade des duplex. Sur ce principe, l’ensemble des Hautes Bruyères est réalisé à Villejuif, en 1993. Par ailleurs, depuis une dizaine d’années, par rejet des standards de plans, la conception s’oriente vers des cellules plus variées. Ceci afin de pouvoir intégrer d’autres modes de vie en pleine mutation, comme la famille monoparentale ou recomposée, la dépendance des personnes âgées, ou la tendance des adolescents à rester dans la cellule familiale. D’où une production diversifiée de logements privilégiant plutôt l’aspect des façades, au détriment de l’organisation interne.

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