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Bâtir bioclimatique pour s'adapter aux conditions extrêmes

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Bâtir bioclimatique pour s'adapter aux conditions extrêmes

Les surcharges de neige peuvent représenter jusqu’à trois tonnes/m2. Il est nécessaire de tenir compte de cet élément lors de la conception du bâtiment et du choix des matériaux. La plupart des édifices utilisent la pente et ouvrent sur l’aval pour s’insérer au mieux dans le site.

© (Doc. Studio-Arch.)

Jean-Pierre Chiantello, architecte Ensais, est spécialisé dans la construction de haute montagne depuis 1983. À la tête de l’agence Studio-Arch, il a réalisé hôtels et résidences de tourisme. Il travaille également avec la société d’aménagement de la Savoie, pour laquelle il réalise les équipements nécessaires à la vie de l’hébergement touristique. Une part importante de son activité consiste à réhabiliter des bâtiments des années 70.

DEFINITION

CTB : Quels sont les principaux enjeux de la construction en montagne ?

Jean-Pierre Chiantello : Les risques naturels constituent un paramètre important. Les avalanches sont prises en compte par le Plan de prévention des risques (PPR), prescrit par arrêté préfectoral. Il définit les zones soumises à des risques naturels et les travaux susceptibles de les diminuer. Outre différents documents explicatifs, le PPR comprend systématiquement un plan de zonage qui délimite trois zones.

Une zone rouge, sur laquelle toute construction nouvelle est interdite. Une zone bleue, sur laquelle la construction est réglementée et soumise à des prescriptions et recommandations spécifiques. Et une zone blanche, sans prescription. Le Plan précise les interdictions et les prescriptions applicables pour chacune, les mesures de prévention, de protection et de sauvegarde, ainsi que celles relatives à l’aménagement, à l’utilisation ou à l’exploitation des constructions. Outre les avalanches, construire en haute montagne nécessite de prendre en compte les glissements de terrain provoqués par le dégel. La fonte des glaces peut également être synonyme d’inondations. Dans ce contexte, la construction d’une gare de remontées mécaniques, d’un hôtel, d’un restaurant d’altitude ou d’un centre de sports et de loisirs, exige toujours de prendre en compte attentivement l’ensemble de ces paramètres. Cela se traduit dans la conception du bâtiment lui-même, comme dans le choix des matériaux et l’organisation du chantier. Ce sont la sécurité et le confort des résidents qui sont en jeu, mais aussi la pérennité du bâti.

CONCEPTION

CTB : Comment concevoir des bâtiments adaptés à ces contraintes ?

J-P. C. : Tout d’abord, la conception en haute montagne est différente sur le plan réglementaire. Ainsi, dans les zones inaccessibles aux pompiers, il est impératif d’intégrer – à proximité des bâtiments d’hébergement – des locaux où les ­résidents pourront trouver refuge en cas d’incendie. De même, il est obligatoire de sécuriser les accès par rapport aux chutes de neige ou de glace depuis le toit. La solution consiste alors à guider ces masses vers des lieux interdits à la circulation. Afin de répondre aux problèmes posés par les surcharges de neige, de nombreux bâtiments sont équipés d’une double toiture, en bois, en tôle ou en lauze, par exemple. Cette surtoiture s’installe à environ 30 cm de l’étanchéité classique et la protège de la neige qui peut venir l’altérer.

Les toitures végétalisées constituent également une alternative intéressante pour gérer la neige et l’humidité, tout en facilitant l’intégration dans le paysage.

Outre ces éléments de protection, la conception tient compte de la topographie. En montagne, les terrains plats sont quasiment inexistants. Afin de conserver le plus possible la chaleur à l’intérieur, la compacité est privilégiée. Dans les zones à forte déclivité, qui ouvrent sur l’aval, un bâti enterré utilise avantageusement la pente. L’édifice est ainsi particulièrement bien inséré dans son environnement. Enfin, un aspect important qui change la perception est le point de vue sur l’édifice. En montagne, le piéton cède la place au skieur, qui considère l’édifice depuis les pistes en amont et non plus depuis la rue. Son inscription dans le site tient compte de cette différence.

MATÉRIAUX

CTB : Quels sont les produits les plus appropriés aujourd’hui ?

J-P. C. : Nous tirons aujourd’hui les leçons des erreurs commises dans les années 1970, où le béton en façade était une mauvaise solution. Directement confrontées aux conditions climatiques avec des infiltrations d’eau suivies de gel, les façades en béton ont connu des éclats successifs. Sur certains édifices, les aciers commencent même à apparaître, ce qui devient dangereux. Le béton extérieur et l’isolation par l’intérieur, des solutions fréquentes et bon marché à l’époque apparaissent aujourd’hui comme une hérésie thermique. Désormais en neuf, l’isolation par l’extérieur est la norme, accompagnée d’une double peau. Le béton, qui participe à l’inertie thermique, est mis en œuvre à l’intérieur où il est protégé des agressions climatiques. En pied de façade, il est important de choisir des matériaux qui résistent aux chocs thermiques et à la neige, comme le bois ou la pierre. En toiture, le cuivre, le bois, la lauze constituent des solutions durables. En matière d’équipements techniques, le solaire thermique utilisé pour l’eau chaude sanitaire constitue une solution avantageuse en montagne. D’une part, parce que la consommation d’ECS y est beaucoup plus importante. D’autre part, parce que l’ensoleillement et la réverbération conjugués aux basses températures augmentent le rendement des panneaux d’environ 10 %.

Une performance qui compense largement l’inclinaison forte des panneaux pour éviter la fixation de la neige. Ces derniers contribuent à diviser par deux les coûts d’énergie nécessaire au chauffage de l’eau. Les conditions extrêmes de la montagne obligent à tirer le meilleur parti du site et du climat. Ce sont justement les principes de la construction bioclimatique.

PLANIFICATION

CTB : Comment s’organisent les chantiers dans ce contexte ?

J-P. C. : Là aussi, les conditions climatiques guident l’organisation et la gestion du chantier. La période de construction est réduite de mai à fin octobre.

Au-delà de cette période, pour pouvoir poursuivre les travaux, il est indispensable que le bâtiment soit hors d’eau, hors d’air et que les éléments nécessaires à la poursuite des travaux de second œuvre aient été apportés sur le site.

Si ce n’est pas le cas, l’enneigement, en empêchant l’accès au site, bloquera le chantier pendant huit mois.

Afin de respecter des délais très serrés, la construction de la structure verticale extérieure et de la couverture sont optimisées et le cloisonnement est réalisé en structure légère. Autre difficulté : la mise en œuvre des produits de finition exige souvent des conditions de température et/ou d’hygrométrie particulières afin d’éviter leur dégradation ultérieure. Il est donc parfois nécessaire de chauffer le bâtiment pour réaliser les peintures. L’idéal est que la chaufferie du bâtiment soit déjà installée. Si ce n’est pas le cas, il est possible d’amener sur le site des chaudières qui vont propulser de l’air chaud, à condition d’avoir prévu leur acheminement avant les premières neiges.

PROJECTION

CTB : Comment envisagez-vous l’avenir de la construction en haute montagne ?

J-P. C. : L’expérience montre que l’usage des bâtiments évolue dans le temps.

Dans les années 1970, la demande concernait surtout de petits appartements, du studio au deux pièces. Or, aujourd’hui les gens désirent occuper des surfaces plus importantes. En réhabilitation, le travail consiste parfois à scier des voiles porteurs en béton, ce qui coûte cher et génère beaucoup de déchets. L’approche actuelle est beaucoup plus durable : les immeubles sont conçus de façon à être adaptables aux besoins des gens dans 20 ans. Les structures porteuses sont réduites et l’isolation par l’extérieur est ­systématique. Toujours dans une démarche de développement durable, les filières de productions locales se mettent en place, grâce à des projets de construction qui jouent ainsi un rôle moteur. Une étude est en cours en Rhône-Alpes afin de structurer la filière bois, comme combustible et comme matériau de construction.

De même, les roches de terrassement des chantiers pourraient, quand elles sont saines, servir pour la fabrication des granulats.

Les centrales à béton installées sur le chantier diminuent le transport en toupie et les quantités d’eau à apporter.

Concernant la vie des bâtiments, la priorité est de mettre en œuvre des matériaux qui n’ont pas besoin d’entretien ou très peu.

Si la pierre constitue le meilleur exemple, le bois non plus n’a pas besoin d’être entretenu, à condition d’accepter qu’il grise dans le temps. Les bardages bois huilés par oléothermie, procédé qui rend le changement de couleur homogène, sont une solution. Enfin, les bons rendements des panneaux solaires en font un gage de développement des énergies renouvelables en montagne.

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