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Interview

« Les maîtres d’œuvre travaillent par étapes, de manière raisonnée »

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« Les maîtres d’œuvre travaillent par étapes, de manière raisonnée »

L’usine Leroy, à Livarot (Calvados), affectée à la fin du XIXe siècle au séchage et à la production de boîtes de fromage, a cessé son activité en 1988. Elle est remarquable par sa façade en brique ajourée qui permettait la ventilation et sa machine à vapeur. Inscrit aux monuments historiques, le bâtiment, en restauration, abritera un pôle de santé

© Doc. JB Cremnitzer

JEAN-BERNARD CREMNITZER est architecte et enseignant titulaire à l’Ensa Normandie, où il est directeur pédagogique du master « Diagnostic et réhabilitation des architectures du quotidien », ainsi qu’à l’Ensa Paris-Belleville. Son agence est spécialisée dans l’étude et la réalisation de projets de réhabilitation et de reconversion : site historique de la ville de Muharraq (Bahreïn), immeubles parisiens, couvent à Meudon, site portuaire à Rouen...

Économie

La réaffectation d’un bâtiment est-elle, de fait, intéressante économiquement ?

En matière économique, on entend tout et son contraire. Le montant de l’investissement va dépendre de plusieurs éléments. Et tout d’abord, de l’état du bâti : des confortations importantes sont-elles nécessaires ? quel est l’état de pollution des constructions et celui des sols ? Ensuite, le programme envisagé s’adapte-t-il facilement aux volumes existants ? Enfin, quelle est l’attitude de l’architecte chargé du projet ? vise-t-il le grandiose ou le minimalisme ? J’ai l’impression qu’aujourd’hui la tendance s’inscrit plutôt dans ce second sens. La conjoncture économique y est pour quelque chose, bien évidemment. Mais l’exemple des friches culturelles, ces lieux investis et transformés pas à pas par les artistes, a également pu influencer la posture des maîtres d’œuvre, qui travaillent par étapes, de manière très raisonnée, en modifiant le moins possible l’édifice existant et en laissant ainsi la possibilité au programme d’évoluer. Par ailleurs, répondre aux besoins contemporains en exploitant intelligemment les potentialités de l’existant correspond, dans tous les cas de figure, à une économie de matériau. C’est la raison pour laquelle les énergies grises devraient toujours être prises en compte dans les bilans économiques.

Bureaux

Tous les bureaux peuvent-ils être transformés en logements ?

A priori, ce type de transformation a été mené à bien, tant dans l’haussmannien que dans des grandes trames des années 1960. Techniquement, les anciens bureaux ne présentent pas de difficultés majeures : les hauteurs de planchers sont conformes au Code de la construction et de l’habitation, l’éclairage aussi, et leur structure est souvent adaptée. Les obstacles découlent davantage des normes incendie (résistance au feu des planchers, accès des pompiers, etc.) et d’accessibilité.

Quel intérêt ces opérations présentent-elles ?

Pour la promotion privée, elles peuvent s’avérer rentables, car les chantiers sont souvent plus courts que dans le neuf ; ainsi, le changement d’affectation permet de gagner plusieurs mois de loyer. Du point de vue architectural, l’exercice est intéressant : il permet de produire des logements de qualité différente de celle du neuf. Je pense notamment à l’atout que représentent pour les apports passifs les façades vitrées des immeubles de bureaux modernes - à condition qu’il existe un contrôle solaire et de l’intimité.

Sites industriels

Au regard des fonctions et des époques, les bâtiments industriels présentent diverses typologies. Existe-t-il cependant des constantes ?

Tout d’abord, la plupart ont été construits sans architecte, pour répondre le plus pragmatiquement possible à une fonction. Je distinguerais les bâtiments « fonctionnalistes », dont la forme, en tant que reflet direct de l’usage, peut être très singulière, voire complexe - c’est le cas des souffleries par exemple. D’autres bâtiments, plus « rationalistes », possèdent une structure régulière et répétitive, à l’instar des halles et des sheds. Ces derniers sont bien entendu plus simples à réinvestir. Les bâtiments industriels partagent également un certain nombre de désordres, le plus fréquent étant la pollution des structures et des sols. L’amiante, le plomb et d’autres produits nocifs se retrouvent sur les sites d’usines chimiques ou de poudreries. Il faut alors envisager une dépollution, dont le coût peut se révéler important. Si des espaces doivent être démolis ou confinés, le projet tout entier sera réorienté. Dans les usines de textile - ou toute autre équipée de machines vibrantes -, les planchers peuvent présenter des désordres considérables. C’est pourquoi il est primordial que les maîtres d’œuvre connaissent l’histoire du bâtiment dont ils s’emparent, comprennent le process industriel qui y prédominait et possèdent une culture des techniques constructives et des normes du siècle passé.

Hôpitaux

Les lieux de soins semblent mal vieillir. Pourquoi et comment peut-on les réaffecter ?

La fonction hospitalière a évolué très rapidement au début du XXe siècle et la structure des bâtiments a été dépassée. Dans les hôpitaux modernes, ce sont moins les dortoirs et les chambres que les espaces thérapeutiques qui sont primordiaux. À Paris, l’hôpital européen Georges-Pompidou, construit en 1999, a regroupé les services de trois anciens hôpitaux (Laennec, Boucicaut et Broussais), aujourd’hui démolis ou reconvertis. Le cas particulier des sanatoriums illustre bien ce phénomène de désuétude. Entre 1900 et 1935, plus de 250 de ces établissements réservés au traitement des tuberculeux ont été bâtis. Or, avec l’arrivée des antibiotiques, ils sont vite devenus obsolètes. Loin des centres-villes, ces bâtiments, souvent très imposants, ne sont intégrés à aucune stratégie foncière. Leur changement d’affectation n’est pas aisé. Il existe cependant des reconversions intéressantes, comme celle du sanatorium Sabourin de Clermont-Ferrand qui accueillera la nouvelle école nationale supérieure d’architecture de la ville.

Lieux de culte

Les églises se prêtent-elles facilement à une réaffectation ?

En France, il est très difficile de toucher au patrimoine religieux, tant le poids du sacré est important. Les tabous restent nombreux. Pourtant, je pense qu’il existe un besoin de transformation, car trop d’églises sont aujourd’hui mal adaptées. Elles pourraient devenir des lieux consacrés à la culture, propices à la réunion. Dans les pays protestants, la réaffectation des églises s’effectue plus naturellement ; certaines sont devenues des offices du tourisme ou des restaurants. Une fois le problème symbolique dépassé, rien ne s’oppose à leur transformation en un lieu laïc. Si ce n’est, la question thermique, l’isolation étant très difficile, voire impossible. Pour ces bâtiments, je crois qu’il faut renoncer à appliquer les normes énergétiques et accepter un chauffage temporaire.

N°336

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