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« Le bois gagne en respectabilité, mais ne doit pas y perdre son âme »

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« Le bois gagne en respectabilité, mais ne doit pas y perdre son âme »

JACQUES ANGLADE se définit comme « un charpentier amoureux d’architecture » et est un homme aux compétences multiples. Ingénieur de formation, il devient charpentier en 1978, avant de reprendre des études pour parfaire sa connaissance du bois, tant en architecture qu’en conception. Il crée son bureau d’études en 1994 et a, notamment, coopéré à l’élaboration de l’ossature en bois du théâtre éphémère de la Comédie-Française (Paris, 2011).

Tours en bois

La construction de tours en ossature bois a-t-elle un avenir en France ?

La question porte sur quatre aspects : technique, réglementaire, politique et écologique. Nous constatons que depuis des milliers d’années, les séquoias et certains eucalyptus approchent les 150 mètres de hauteur. La résistance du bois à la compression étant comparable à celle du béton, la question technique peut toujours être résolue de diverses façons et la thématique est déjà ancienne. Sur le plan réglementaire, les contraintes imposées aux IGH (Immeubles de grande hauteur), en matière de feu notamment, sont incompatibles avec une construction économique et pose donc un vrai problème. Au regard de la domination des lobbies du béton, peu probable que les réglementations évoluent. Étant donné que chaque matériau possède son échelle et ses qualités intrinsèques, je pense que le bois et ses attributs d’ordre tactile sont peu en rapport avec de tels programmes d’envergure. Et pour ce qui est de l’écologie, construire une tour, en France aujourd’hui, est-ce vraiment écoresponsable ? J’en doute.

Cross-laminated Timber (CLT)

Dans quels domaines la technique novatrice du contrecollé croisé (CLT) peut-elle se développer ?

Cette technique est-elle réellement novatrice ? Les panneaux bois Rousseau employés par Prouvé dans les années 50 se rapprochaient fort de cela. L’usage de cette technologie dans les domaines du logement et du tertiaire, notamment conçus à partir de géométries simples, devrait exploser dans les années à venir. En revanche, il faut souligner que ces panneaux, bien qu’apportant une bonne isolation thermique et un confort d’ambiance accru aux espaces internes, sont, hélas, très gourmands en bois… Or, si nous souhaitons les mettre à la disposition de tous, il est indispensable de les économiser ! L’émergence de fabricants français va quand même permettre de concilier utilisation d’un produit aux qualités multiples et usage de bois locaux.

Existe-t-il d’autres technologies performantes en devenir ?

Les recherches sont nombreuses, dans tous les pays, afin de développer des composants de parois, de planchers et de toitures. Il est donc difficile de les mentionner tous. Paradoxalement, le risque est, malgré tout, de parvenir à une certaine uniformisation. Le choix du concepteur que je suis ne saurait se résumer à une promenade entre les gondoles d’un supermarché de solutions toutes faites. Je tiens à sauvegarder mon métier d’artisan qui opère à partir de la matière première, plutôt qu’à partir de composants déjà figés. Ceci, afin d’obtenir plus de saveurs et plus d’imprévus, et surtout une meilleure adéquation à chaque projet architectural et à son esprit propre.

Lamellé-collé

Toujours prisé des concepteurs, est-il voué à perdurer ?

Il faut savoir qu’un produit n’en détrône pas un autre. C’est une question d’usage. Pour fabriquer des poteaux et des poutres, et d’une manière générale, des éléments linéaires, nous recourons toujours au lamellé-collé.... Et j’utilise, autant que possible, du bois massif ou du bois rond, pour bénéficier d’une résistance moyenne supérieure à celle du bois lamellé. In fine, ma principale motivation se résume à réduire la dépense d’énergie grise, à privilégier les approvisionnements locaux et à surtout sauvegarder le contact avec une matière brute, et garder, ainsi, un lien fort avec la forêt.

Industrialisation

La charpente mixte bois et métal, représente-t-elle un bon compromis?

Pour ma part, je raisonne toujours par projet. Dans certains cas, l’association bois-métal peut être très intéressante, afin de pouvoir gagner de la hauteur statique, et d’utiliser l’acier en traction et le bois en compression... Néanmoins, pour ce qui a trait aux enveloppes, l’acier est vite pénalisant, en raison de sa forte conductivité thermique.

Voyez-vous d’autres voies industrielles à faire connaître?

En Autriche, le concept du « LCT System » (LifeCycle Tower), développé par la société Créé, est un procédé constructif, modulaire et préfabriqué, à mon sens prometteur. Ce système hybride et flexible, qui associe des poteaux et planchers à nervures en bois avec des dalles en béton, permet de bâtir aussi bien des bureaux et des équipements que des logements. Il a servi à édifier en 2012, à Dornbirn dans le Vorarlberg (Autriche), un bâtiment tertiaire passif de huit étages (2 500 m²), conçu par l’architecte Hermann Kaufmann [ndlr. : cf. notre article p. 22 du no 327 d’octobre 2013]. Outre la volonté d’évolutivité dans le temps de ce système, l’objectif est surtout d’optimiser et de réduire les consommations énergétiques.

Filère bois

Quels sont les atouts et faiblesses de la filière bois française ?

Côté atouts, elle dispose en effet d’un massif riche et varié. Côté faiblesses, la « filière bois » n’existera pas à coups d’injonctions gouvernementales. Elle ne se met à vivre qu’à partir du moment où, pour un chantier, par exemple, architectes, scieurs, ingénieurs et charpentiers s’assoient autour d’une table et échangent des savoirs qui se rencontrent plus qu’ils ne se croisent, tout en buvant un verre ensemble. Pour l’avoir pratiqué, ça fonctionne !

Prospective

Quels sont vos souhaits, pour la construction en bois dans l’hexagone, notamment ?

Depuis 1977 et mon CAP de charpente en poche, le paysage de la construction bois en France a bien changé. Je ne suis pas le seul ingénieur en rupture de ban à avoir adopté ce matériau plus par rupture avec la société de consommation et à la recherche d’outils « conviviaux », comme les décrivait Ivan Illich (1), que par conviction écologique. Je pense que le bois attise les convoitises des industriels qui n’hésitent pas, eux, à se parer de convictions écologiques. Sans doute est-ce un bien que le matériau franchisse le cap d’une certaine respectabilité, et soit mieux accepté par les maîtres d’ouvrage, en quittant l’univers rural pour revenir au cœur des villes. Mais ne risque-t-il pas d’y perdre son âme ? Je suis convaincu que le bois demeure un matériau aux multiples qualités et qui ne demande qu’à être écouté avec plus de patience. L’empres- sement actuel constaté risquant de l’effaroucher…

N°331

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